Imprimer Revue EP&S n°60 - Janvier 1962

LES ÉCRIVAINS ET LE SPORT

LE RENDEZ-VOUS DE MELBOURNE
  • G. PROUTEAU.
  • Code : 70060-5

Le 2 décembre 1956, la France, étonnée et enthousiaste, apprenait que pour la première fois depuis vingt-huit ans, elle venait de remporter une victoire olympique en athlétisme. Par un double hasard, cette victoire couronnait la même épreuve ? la plus pure et la plus cruelle ? : le marathon. Et le vainqueur de 1956 était d'origine algérienne, comme le vainqueur de 1928. D'Amsterdam à Melbourne, d'El Ouafi à Mimoun, vingt-huit ans, sept olympiades, le temps d'une jeunesse, la genèse d'un champion, et une longue chaîne de cataclysmes sur la France. Le succès d'Alain Mimoun a revêtu cet automne 1956 une importance exceptionnelle, une importance qui va bien au-delà d'une victoire olympique.
L'histoire de ce succès acquis au prix de longs et durs sacrifices et qui était l'apothéose d'une carrière exemplaire, Alain Mimoun me l'a contée un soir de mai de l'année suivante. Et, en me racontant sa course, il m'a expliqué comment, au cours de l'épreuve, il avait éprouvé ce phénomène bien connu : des tranches de vie ancienne, des visages d'autrefois, des journées abolies ont ressurgi dans sa mémoire. J'ai tenu à conserver ces évocations qui donnent à ce récit un caractère haché et haletant, mais qui lui confèrent sa valeur de témoignage.

 

Une chaleur africaine, une lumière dévorante baignent l'immense stade où grouillent et s'agitent cent mille hommes rassemblés pour l'apothéose des Jeux.
Dans quelques instants, le départ sera donné à l'épreuve la plus ancienne et la plus pathétique de la tradition olympique : le marathon.
La foule s'anime et s'exalte : les coureurs viennent d'entrer en piste. Le haut-parleur énonce des noms compliqués, issus de face et de langues lointaines, venus de quarante pays.
On compulse fiévreusement les programmes. On se montre du doigt les favoris. Le Yougoslave Mihalich, l'Américain Kelley, les Soviétiques, et le plus grand de tous, le glorieux Zatopeck, dont le nom est devenu symbole.
Le long de la piste, solitaire ? regard de braise et masque buriné ? Alain Mimoun, champion de France, s'échauffe à petites foulées. Depuis deux semaines la poignée de Français qui hantent le stade de Melbourne a vu jour après jour s'émietter nos chances. Nous voici à la dernière épreuve... Mimoun, suprême espoir et suprême pensée.
Le coup de pistolet du starter vient de retentir. Soixante coureurs s'élancent sur la piste sèche. Le public hurle et scande les noms des Australiens. Le peloton franchit la piste du stade olympique. Ils ont
42 kilomètres à parcourir.
Le peloton reste groupé pendant les premiers kilomètres. Les favoris s'observent. Comme des boxeurs dans les premiers rounds de combat. Mimoun, le visage tiré, surveille ses concurrents. Au dixième kilomètre, Zatopek attaque. Les Soviétiques répondent et Mimoun est « dans leur roue ». Au tour d'Oksanen : il pique une brusque échappée qui disloque la troupe. Les Soviétiques sont encore à la parade. Et les voici qui se groupent pour un assaut massif. Déjà Mimoun est dans leur foulée. Il est un peu étonné quand ils le laissent passer en tête... Il mène. Pour lui, il ne s'agit alors que d'un accident de passage, d'un relai de préséances. Il se retourne au bout de deux kilomètres. Sa surprise est immense. Il n'y a plus dans sa trace et dans son sillage qu'un seul homme, dont la sueur inonde le masque révulsé : l'Américain Kelley.
Kelley mène à son tour. Pas très longtemps. Mimoun reprend la tête quelques centaines de mètres plus loin. Il se conforme à l'usage et invite son compagnon à le relever : « Comme on, Joe » . Il répète vainement : « Come on, Joe ». Et se retournant, Mimoun mesure l'incroyable, l'impensable. L'Américain a lâché prise, épuisé. Il est seul, tout seul. Livré au soleil et à la foule, à l'asphalte et à la fatigue. Livré surtout à lui-même. Zatopek, son maître et son ami, lui a enseigné depuis dix ans qu'ils se connaissent et s'affrontent sur tous les stades du monde : « Dans la course de grand fond, l'adversaire principal, le seul qui ne lâche jamais prise c'est... toi-même ».
Ce "précepte qu'il a si souvent ressassé, Mimoun peut en mesurer en lui la redoutable lucidité. Il commence à souffrir. Il sait que ce n'est que le prélude et avant-garde des tortures qui le guettent. Il sent aussi progressivement se catalyser en lui une euphorie trouble, un « état second » comme disent les médecins. Il en reconnaît et en recense les signes avant-coureurs.
Cet état singulier fait que le corps du coureur continue à courir, comme un automate, tandis que ses perceptions intérieures demeurent, par moment, étrangères à la course que déroulent les jambes, et le transportent loin de la piste ou de la route, très loin dans l'espace et dans le temps. La rétine perçoit des images qui sont transposées, interprétées dans la conscience et dans le souvenir...
Melbourne 1er décembre 1956.

Un enfant court le long de la route. Mimoun voit cet enfant et de sa mémoire lointaine remonte en lui les traits et les élans de l'enfant qu'il était trente ans plus tôt et qui musait aux flancs des coteaux des montagnes du Liajh, dans le sud oranais. L'enfant maraudeur et vagabond qui courait avec son chien le long des coteaux et qui, à sa rentrée au village du Télagh, n'avait pas de plus grande joie que de s'essayer au foot-ball, en frappant de ses pieds nus une balle de vieux chiffons noués en boule.
Puis les images se brouillent et il rouvre les yeux sur la montée abrupte, les tourbillons de poussière, les grappes humaines. La souffrance lui redevient sensible, et aussi sa terrible tâche : Gagner... et gagner seul...
Il tourne la tête : les autres sont loin...
Un jeune Australien le dépasse en moto, et lui crie des encouragements qu'il ne comprend pas. A nouveau les images se chevauchent : il se revoit à 13 ans, remportant sa première compétition ? une course cycliste qu'il a disputée sur un vieux vélo à gros pneus ? saluant la foule, heureux, si heureux.
Il se revoit à l'école, où son instituteur lui apprend à lire et à chanter. A nouveau les hurlements emplissent ses oreilles. Encore
12 kilomètres, 12 kilomètres de sueur et de détresse, de crampes et d'angoisse. Loin derrière lui, un peloton s'étire entre deux haies de spectateurs passionnés.
Parmi les spectateurs qui crient leurs encouragements, un grand vieillard, haut en couleurs. Où l'a-t-il vu celui-là ? A qui ressemble-t-il ? L'image du vieillard se recompose, loin, très loin, par delà les frontières, les océans, les années. M. Villard. Un matin d'été à Bourg-en-Bresse, où il était en garnison, le soldat Alain Mimoun profitant d'un « quartier libre », était descendu sur un stade proche de la caserne. En gros godillots et tenue de drap kaki, il s'était mis à courir derrière deux athlètes qui tournaient autour de la piste en petites culottes. Pour rien, pour le plaisir de s'ébrouer, pour la simple joie de se sentir un animal heureux, de fouler l'herbe et le mâchefer. Une grosse voix l'avait fait sursauter : « Dis donc là-bas, le militaire, t'as pas fini de l'esquinter ma piste avec tes godillots ? » Il s'était arrêté, tout interdit. L'autre s'approchait, bourru. Et d'une voix presque amicale : « Ecoute, gamin, si tu veux courir je te donnerai des espadrilles et une culotte. Mais plus de godillots, hein ? »
Le père Villard était allé voir l'officier de service, avait fait dispenser Mimoun des corvées du soir et obtenu des permissions d'entraînement. « Tu cours drôlement bien, petit... » Ce n'était qu'une remarque banale, mais elle marquait dans la vie de Mimoun un tournant décisif. Il serait coureur à pied.
Un mois plus tard, il s'aligne, hors concours, aux championnats de l'Ain pour lesquels il n'était pas qualifié : il remporte le 1.500 mètres, et dix minutes après, le
5.000 mètres ; il avait surclassé tout le monde. Le journal du lendemain titrait : un jeune marathonien se révèle à Bourg. « Un jeune marathonien ». Il ne savait pas encore ce que représentait un marathon. Aujourd'hui, il le sait. Il le sait, brusquement, comme il ne l'a jamais su... Voilà que ses douleurs se réveillent, que sa tête dodeline, que ses jambes lui font mal, que la fatigue, le soleil, la poussière se mélangent en lui.
Gagner... tu vas gagner, chuchote une voix...
Impossible... tu vas tomber. Arrête-toi, semblent hurler tous les spectateurs. Que disent-ils ? Il n'entend plus rien. Il distingue dans cette foule des silhouettes familières : des soldats australiens. Il les connaît, ou plutôt, il les reconnaît. C'était... ? où était-ce donc ? ? Ah ! oui, en Italie. Et l'image des soldats se brouille, se fond, se rallume sur d'autres soldats. En guerre, ceux-ci. Nous sommes au pied du mont Cassino. Les armées alliées progressent lentement sous un feu d'apocalypse. Les tirailleurs algériens vont donner l'assaut. Parmi eux, une jeune recrue au regard brûlant : Alain Mimoun.
Jamais peut-être bataille n'a été plus meurtrière dans une guerre moderne que ce terrible assaut vers les anciens monastères, sous ce soleil implacable, au flanc des monts pelés. Il a fallu gagner chaque mètre de terre et de pierre sous le feu des canons. Chaque bond en avant multipliait les cadavres. Plus on s'approchait de la crête, plus l'ennemi semblait invulnérable, tandis que les cris des mourants se mêlaient au piaulement des mitrailleuses, au grandement des mortiers, au tonnerre fracassé des pièces lourdes.
Les avions allemands pilonnent les positions françaises... Un moteur d'avion vrombit dans le ciel d'Australie. Mimoun lève les yeux : l'évocation historique s'est évanouie. Le voici livré à d'autres collines abruptes, à d'autres cris, à d'autres dangers... livré à une autre bataille. Les arbres et les pentes grandissent démesurément devant lui. Les cris de la foule deviennent vociférations et menaces. Les hurlements emplissent les oreilles de Mimoun. Les bruits lui vrillent les tympans. Le monde chavire autour de lui... Encore
10 kilomètres...
Une voiture arrive à sa hauteur, passe et corne. Et l'avertisseur se conjugue dans sa mémoire à d'autres klaxons oubliés. La voiture s'estompe, se brouille et devient ambulance. C'est lui que l'on emporte... Il vient d'être blessé : il a été touché à la jambe.
La voiture stoppe devant une tente où est peinte une croix rouge. Le blessé est transporté sur la table d'opération. Le chirurgien américain s'approche, regarde la plaie, palpe la jambe et hoche la tête. Mauvaise blessure... Il confère quelques instants avec ses assistants, revient vers Mimoun étendu : « Du courage, mon vieux. Je crains la gangrène... il faut amputer... » Et les quelques formules de consolation préfabriquées : « Avec les appareils modernes... la rééducation sera facile... la jambe artificielle, impossible à déceler... personne ne saura... Pour toi la guerre est finie... » Mimoun blêmit, pense s'évanouir. Puis l'orgueil et le fatalisme, le courage et la résignation bouillonnent en lui. Il acquiesce, le c?ur brisé. Adieu rêves de courses, chances de croire... On déballe les instruments tragiques. Le chirurgien se « lave les mains » ; on apporte les anesthésiants. On le pique. Il commence à voir tourner et se fondre les visages penchés vers lui. Au même moment, une secousse terrible ébranle la lente où le médecin-chef a installé sa table d'opération. Ce sont les avions allemands qui bombardent. On lève le camp en toute hâte. On couche Mimoun dans une ambulance. Et la voiture fuit éperdument, sous les bombes. Et Mimoun étendu, cahoté, bousculé, pleure silencieusement. Le médecin qui le recueuille à Pozzoli près de Naples, examine longuement le blessé : « On va tâcher de te garder ta jambe » , dit-il.
Massage, mécanothérapie, rééducation. Il supporte tout stoïquement. « Tu finiras par marcher comme tout le monde », lui dit le docteur. Mimoun ne répondit rien, il voit au-delà... loin au-delà. Ce n'est pas finir par marcher comme tout le monde qui l'intéresse, c'est commencer à courir comme personne. Et un jour, avant l'heure de la visite, il quitte le lit d'hôpital sans autorisation. Et il s'en va en clopinant vers le stade, où, malgré sa jambe blessée, il se déshabille et ébauche quelques foulées. C'est là que le médecin affolé, ira le chercher. Mimoun trotte en sautillant, sa jambe le fait encore terriblement souffrir. Court-il encore sur ce stade italien désert ? Il ne sait plus. Comme sa jambe lui fait mal, mal. Il va s'arrêter, retourner à l'hôpital. Il se penche, la tête basse, voit la cicatrice. Relève la tête et découvre le public.
...Nous sommes à nouveau dans la banlieue de Melbourne... Et Mimoun court, obstiné, mécanique, douloureux. Toujours les mêmes images de foule surexcitée. Toujours les tourbillons de poussière blanche. Et toujours sous ses pieds de plomb, la route dure, cruelle, infinie... Dans les villages traversés qui ont pris un air de fête, et où résonnent les pick-up, il poursuit son calvaire, ahanant, la tête inclinée, les bras crispés, les jambes torturées. Son masque, son rictus trahissent l'intensité de sa souffrance. Mais personne ne peut soupçonner tous les souvenirs lointains qui émergent et envahissent sa mémoire, pendant que tout son corps, ses muscles, sa volonté, son être conscient ne vivent plus qu'à travers un mot : TENIR.
Il faut tenir... Un groupe d'athlètes en survêtement l'applaudit au passage ; ils ont leurs sweaters barrés de larges initiales de couleurs, à la mode américaine. Cette fois, c'est une image consciente qui se forme dans son esprit : cette troupe de jeunes gens enthousiastes fait place à une autre troupe. Il revoit l'Institut National des Sports, où il a passé le meilleur de son temps ces dernières années.
C'est là qu'il s'entraîne, là qu'il a forgé patiemment ses victoires, là qu'il retrouve ses chefs, ses disciples, ses amis. Et l'I.N.S. ce n'est pas seulement son passé, c'est aussi son avenir... Il veut être professeur de sport. Cette situation qu'il veut, ce métier qu'il a choisi, cette vocation qui l'appelle, ah ! comme une victoire olympique les faciliterait, comme elle en assurerait le prestige et le rayonnement auprès de ses futurs élèves.
Et sa mémoire vagabonde à travers les stades, les pelouses et les gymnases de l'I.N.S., parmi les pistes et les futaies familières, le long du lac Daumesnil, au c?ur des bois où il a couru seul des dizaines de milliers de kilomètres.
Voilà près de quinze ans qu'il s'enfonce chaque matin dans les sous-bois. Il reconnaît chaque arbre et chaque clairière. Il connaît la toilette hivernale des fûts de bouleaux râclés par le froid, et la chanson du vent dans les cîmes au printemps.
Il a tant couru, tant soufflé, tant déroulé ses jambes le long de la coursive du lac.
Deux ou trois heures chaque jour, il court suivant les saisons, quinze, vingt, trente kilomètres. Il alterne le train léger du cross et les démarrages du demi-fond. Il coupe quelquefois sa course par de longues marches dans les sentiers fréquentés de lui seul.
De retour à l'Institut National, il écoute les conseils de Maigrot, l'entraîneur, bavarde avec les stagiaires, se couche sur une pelouse pour exécuter sa « séance d'abdominaux » trottine en décontraction le long des lices blanches.
Puis il va s'allonger sur une table de massage et confie ses jambes à Pladner, le boxeur aveugle, qui chasse de ses doigts magiciens les fatigues et les toxines.
Chaque matin de sa vie est marqué du même rite et du même rythme. Les promeneurs du Bois ne se détournent plus sur son passage. Il fait partie du décor comme les cygnes et les cavaliers.
C'est là qu'il est venu préparer le record de l'heure, le record fabuleux de Jean Bouin, le grand aîné...
Ce record qu'il a tenu à battre symboliquement à Alger, sur le sol natal, devant des milliers d'Algériens débordant de joie et de fierté. Alors, il se sentait soutenu, épaulé, porté par les choeurs vibrants des voix amies...
Ces voix discordantes lui semblent alterner vociférations et injures.

Nous sommes à cinq kilomètres du but. La foule devient plus dense encore, la poussière plus âcre, le soleil plus cruel et plus pesant. Et le drame intérieur éclate au c?ur de cette foule en liesse qui ne devine rien... L'homme solitaire qui trottine devant elle est en proie à une défaillance totale.
Il vient de passer un pont en titubant, il étouffe, il porte sa main à sa gorge où l'air ne passe plus. Une forge intérieure le brûle et le ronge. Il aspire à goulées désespérées cet air saturé de poussière. Les motards devant lui l'assourdissent, l'empoisonnent. Il ralentit, secoue la tête.
« Arrête, à quoi bon... » lui souffle le démon intérieur, « n'use pas ta santé, tu tomberas dans le coma comme Antoine Gailly à l'arrivée du marathon de Londres... tu te souviens ? Tu seras usé à quarante ans, comme tous ceux qui vont payer toute leur vie l'effort trop violent d'une seule journée. Arrête, allonge-toi, regarde comme l'herbe est douce auprès de cette fontaine ; entre dans cette foule là sous l'arbre, près de cette vieille dame entourée d'une jeune fille et d'une enfant... »
Brusquement, les images qui se substituent aux trois femmes, lancent un appel impérieux, incompréhensible, un appel venu de si loin dans l'espace et de si près dans le coeur...
Sa mère, une sainte, comme il se plait à dire. Et sa femme, sa femme qui, hier soir, lui a donné une petite fille...
C'est pour elles qu'il se bat, pour elles qu'il va gagner.
Et de la mémoire, du coeur, montent les photos, les promenades d'autrefois, des voyages d'enfance, ou de fiançailles...
« Arrête, souffle le démon, arrête avant qu'il ne soit trop tard, avant que tu ne tombes en syncope et que tu ne te retrouves encore sur quelque lit d'hôpital. »
Pour la première fois depuis le début de son galop solitaire, sa solitude l'écrase...
Dans un geste désespéré, il prend le mouchoir qu'il a enroulé sur sa tête pour se protéger des ardeurs du soleil, et le jette au hasard dans la foule ; c'est une fille fraîche et jolie qui l'attrape au vol, « fraîche et jolie... comme Germaine », pense-t-il. Au loin, là-bas se compose la maison heureuse, les dîners d'amoureux, retentit le rire de Germaine... Et ce qu'il va jeter ce soir à Germaine ce n'est pas un mouchoir, c'est une corbeille, c'est une médaille, c'est une victoire, la plus belle de toutes les victoires.
Il se sent brusquement libéré, à nouveau maître de son souffle, de ses muscles et de sa foulée. Les autres ? Il n'en est plus question. Vaincus. Irrémédiablement. Il va gagner. Et gagner SEUL. Et le présage de cette victoire prend forme, en musique, sur le bord de la route saturée. Un groupe chante des chansons françaises, d'autres crient : « Vive la France ! ». On ne connaît pas le nom de Mimoun, on sait qu'il est Français.
Et lui, stimulé, dopé, il accélère.
Jusque-là, le plus beau jour de sa vie a été sans doute celui où le Ministre a épinglé sur la poitrine du tirailleur Mimoun, la Légion d'honneur gagnée sur les champs de bataille d'Italie. Or, fourmille en lui, autour de lui, une manne d'événements grandioses qui va peut-être surpasser ce jour de gloire, ancien. Déjà, il est sur le stade... « J'étais sourd, j'étouffais, mais j'étais lucide ».
Une clameur monstrueuse s'élève. Cent ving mille personnes, debout, crient leur enthousiasme qui déferle sur lui, le pousse vers l'arrivée, comme une marée montante... Et ces cent vingt mille, debout, têtes nues, dans un silence religieux écoutent éclater la Marseillaise, tandis que notre drapeau monte dans le ciel d'Australie. Un petit homme brun, écrasé de bonheur, pleure sur le podium.
Alain Mimoun, champion de France, est devenu champion olympique.

Notes :

J'ai fait la connaissance de Gilbert Prouteau sur un de ces terrains vagues baptisé « terrain de foot » par une administration de la Ville de Paris en veine d'humour. (Depuis, je dois le dire, deux stades honorables ont remplacé le cloaque). Les Écrivains Sportifs rencontraient les élèves de Normale Sup. Lettres. L'arbitre, choisi, chapitré, terrorisé par Prouteau avait pour consigne impérative de ne jamais l'exclure. Et Prouteau ne fut jamais exclu, bien qu'ayant violé la plupart des règles du foot-ball, celles du fair-play et de la civilité. Deux jeunes Anglais, stagiaires à Normale, repartirent aux vestiaires sans culotte ou presque, le fond de celles-ci étant demeuré dans les poignes solides du capitaine des Écrivains Sportifs Légèrement interloqués, les Normaliens admirent vite le caractère canulardesque de la rencontre et ce fut une joyeuse empoignade. Ce n'était là qu'un aperçu des méfaits « hénaurmes » de Gilbert Prouteau. Quelques années auparavant, il avait fait décorer un coureur de 1500 m. de l'équipe de France de la médaille des « Vétérans du Péloponèse ». Un général grec, abusé, le commandant de la fanfare militaire d'Athènes, aux ordres, avaient opéré en toute confiance. Ce fut un des hauts moments de rigolade, tel qu'en machinaient Alphonse Allais, Mark Twain et autres seigneurs du canular. Sa carrière? D'abord, ce fut un athlète de classe internationale gagnant le France-Hollande 1948 avec un triple saut de 14 m. 48, à quelques centimètres du record de France. De 1942 à 1947 il fut notre meilleur triple-sauteur. Ses autres performances ? 7 m. 11 en longueur, 10.9 au 100 m., 22,5 au 200 m., 15,9 au 11 m. haies, 1 m. en hauteur. Il est moniteur diplômé d'Antibes (1940-1941).
Sa carrière littéraire débute avec les « Rythmes du Stade », préfacés par Jean Giraudoux qui écrit : « ?uvre très remarquable. Souffle exceptionnel ». Ce recueil lui vaut le prix de littérature du Haut-Commissariat aux Sports. En 1946, « La Part du Vent » emporte le prix Gérard de Nerval. En 1948, l'année même où il gagne le France-Hollande, il obtient le prix de littérature internationale avec « Hilda et le record». Son activité artistique se scinde alors. La branche littéraire nous donne ces fruits de haute saveur que sont « Saison Blanche » 1952, M Balle de Match» 1953, « La peur des femmes » 1959, « Le Sexe des Anges » 1961. Cette année, en Avril, sortira « Le soleil des Morts » dont la rumeur littéraire, faite par ceux qui ont lu le manuscrit, dit grand bien... Seconde branche aux fruits de lumière... le cinéma. En 1950, c'est « Paris ma grand ville », en 1951, « Cent ans de Sport », en 1952 « La vie passionnée de Clemenceau » prix du Festival d'Edimbourg, sélectionné au Festival de Cannes. En 1955, la critique salue unanimement comme un chef d'?uvre « Je m'appellerai Apollinaire ». Le Festival de Berlin confirme ce jugement multiple et lui décerne son Prix.
Et cette oeuvre double est en plein essor. Gilbert Prouteau appartient à cette sorte d'êtres comblés de dons et qui risquent, tels ces invités de Néron, de périr sous les fleurs. Un démon verbal l'habite, ahurissant, faisant rouler et choquer les mots comme un torrent ses cailloux. Ce démon, Prouteau en fut le serviteur, avant d'en devenir le maître. L'écriture de « Saison blanche » est d'un poète possédé, celle du « Sexe des Anges » est d'un ferme romancier. Et cette décantation peut-être l'a-t-il réussie parce qu'il a choisi d'exprimer les images poétiques qui le hantent par le cinéma, tandis que l'analyste s'exprimait au moyen du roman?
Voici maintenant Gilbert Prouteau près du midi de sa vie, creusant le champ de son ?uvre du double soc de sa charrue. Cette image rustique lui convient : ce lettré ne peut vivre longtemps loin de sa Vendée natale. Je l'ai vu, l'hiver dernier à Châtel sur les champs de neige. Il me parla longuement de son domaine de Génestier d'où chaque matin il part, pour un long footing, à travers la campagne avec son berger allemand, avant de retrouver sa table de travail où l'attend le dur mystère de la page blanche...

Jean PAULHAC

L'auteur : G. PROUTEAU.

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