Imprimer Revue EP&S n°44 - Janvier 1959

Méthode nouvelle ou nouvelles méthodes ?

  • Pierre Parazols
  • Code : 70044-14

« La France sera demain l'un des pays les plus jeunes du monde (...) La France, au cours des prochaines années, va changer de style. A celui de l'expérience succédera celui de l'entreprise (...) Le Haut-Commissariat entreprendra la définition de nouvelles méthodes d'éducation physique. »*. Des trois phrases de cette citation, les deux premières ont été choisies pour servir de contexte à la suivante, celle qui nous préoccupe. Qu'il nous soit permis de la rapprocher des lignes que nous écrivions dans le n° 22 d'« Education Physique et Sport » d'octobre 1954, sous le titre: "L'estimation des capacités physiques, présentation de quelques idées-guides".

 

* M. Herzog, Conférence de presse du 17-12-58

« Tout passe dans la vie, et, pour entretenir l'usage des choses, même les plus utiles, il faut les rappeler souvent à la mémoire des hommes si l'on ne veut pas en voir diminuer l'importance. Ce n'est qu'en vue de cette considération que j'essaie, une fois encore, de venir en aide à l'enseignement de la gymnastique. »
Napoléon LAISNE. 1875.

ESTIMATION DES CAPACITÉS PHYSIQUES

L'éducation physique, en ce qu'elle est au premier chef action, se doit d'obtenir un certain rendement. Le terme est excessif, le lecteur voudra bien lui apporter les correctifs nécessaires. Tel quel, il présente cependant l'avantage d'indiquer les grandes lignes d'une orientation de la recherche en éducation physique.
Tenter, en tout premier lieu, de résoudre le problème de l'appréciation de la valeur physique, c'est choisir une des voies les plus sûres conduisant au progrès.
Dire qu'il faut commencer par cette étude, ce n'est pas pour autant sous-estimer l'importance d'autres problèmes.
Le besoin de faits précis, de résultats significatifs est d'ordre méthodologique.
Dans la phase actuelle de son évolution, l'éducation physique a moins besoin de buts généraux -et, malheureusement souvent trop généreux- fixés depuis longtemps, que d'objectifs volontairement limités.
Il y aura progrès par le perfectionnement incessant d'une organisation qui, à certaines heures, doit être à même de fournir la preuve de son efficience, de remplacer les opinions par des certitudes.
Ainsi, prenant résolument parti, dans une première étape, pour une pédagogie quantitative, est-on assuré de faire un pas en avant vers l'unification des méthodes de travail que nous souhaitons tous ; unité qu'aucune méthode, il faut bien le reconnaître, n'a pu réaliser jusqu'ici.
Notre conclusion revêtait la forme d'un plaidoyer pour la normalisation des examens, des épreuves et des barèmes : "On peut relever parmi les objectifs du Haut-Commissaire la « réorganisation du brevet sportif populaire qui tendra à devenir le thermomètre du niveau physique des jeunes français (...) Une action énergique en faveur d'une bonification aux examens et concours réservés aux détenteurs du B.S.P. sera poursuivie. »
On relira notre éditorial du numéro 29, février 1950 : « Le Brevet Sportif Populaire, base solide plantée par Léo Lagrange il y a 20 ans, avait fait naître un enthousiasme malheureusement bien vite disparu. C'est vers lui qu'il faut se tourner a nouveau, c'est en partant de lui qu'il faut construire en regroupant tous les efforts jusqu'ici dispersés. Voilà un premier moyen d'unifier notre action, de convaincre et de gagner la masse a une vie plus saine et plus exaltante. Cherchons des solutions simples et efficaces, avec la volonté de « coller au réel », nous soumettant aux règles du bon sens qui nous préserveront des solutions hâtives et hasardeuses, provisoires et décevantes le plus souvent, ruineuses toujours. »

CONTRÔLE DES RÉSULTATS

Qu'il s'agisse d'une manutention d'objets ou d'une démarche de l'esprit, toute opération visant à l'économie et à l'efficacité recherche un certain ordre.
Si je suis seul à effectuer cette opération, à employer tel mode de rangement, peu importe la disposition choisie puisqu'elle m'est familière. Il n'en est plus de même lorsque plusieurs utilisateurs se présentent. On convient alors d'un certain nombre de règles, même imparfaites, mais connues de tous et appliquées par tous.
Cette discipline nous manque grandement. Ces règles que nous devons nous imposer ne constituent en rien des entraves, mais bien plutôt des guides sûrs. Après un premier effort d'adaptation, on sera surpris des bénéfices retirés d'une telle entreprise, à savoir :
- un perfectionnement de l'élève plus aisément conduit, avec forte participation de l'intéressé ;
- une action cohérente et enthousiaste des éducateurs, enfin, mieux à même de savoir d'où ils viennent et où ils vont.

« L'idée de classement est inséparable de toute manifestation sportive. Se soumettre à une épreuve, réussir une performance, c'est, consciemment ou non, chercher à prendre rang dans une hiérarchie quelconque. » (1).
On s'est beaucoup plaint de la diversité des barèmes de cotation des performances physiques, en particulier au moment des examens et concours. Or, le contrôle de la valeur athlétique, les comparaisons entre individus exigent deux conditions :
1) Un instrument de mesure permettant d'envisager un classement équitable de tous les individus sur une même échelle hiérarchique, quels que soient leur âge et leur niveau. Cette échelle de référence doit être unique pour toutes les épreuves et pour tous les individus. L'unité de mesure doit être la valeur identique à tous les niveaux.
Cet instrument de mesure existe : la Table générale des performances sportives.
2) Un ensemble d'épreuves judicieusement choisies pouvant être considéré comme suffisamment représentatif de la valeur athlétique. Cet ensemble n'est pas obligatoirement limité à un nombre restreint d'épreuves, ce nombre étant fonction des éléments qu'on juge utile d'inclure dans l'appréciation globale.
La nécessité de réduire le nombre et la nature des épreuves s'impose cependant lorsqu'on veut comparer les individus entre eux, et, surtout, procéder à des classements portant sur un grand nombre de sujets (épreuves trimestrielles, épreuves d'examens, épreuves de niasse).
Un projet de Pentathlon athlétique étudié et proposé par le Groupe d'étude (voir article ci-dessous) répond à ces conditions. Son application généralisée introduirait dans l'enseignement de l'éducation physique un élément cohérent, unifié, généralisé et simplificateur.
II comblerait une lacune regrettable dans ce domaine du contrôle des résultats et ouvrirait des perspectives favorables sur les problèmes précités : épreuves, classements..., et sur les liaisons entre l'éducation physique et le sport scolaire, entre le sport scolaire et le sport civil.

SPORT SCOLAIRE

Car ce contrôle s'impose. Seul, en effet, il est susceptible de donner des repères sûrs, de déceler les points faibles, de mettre en relief les progrès, de stimuler, de promouvoir, de sélectionner, de mettre en compétition. Toute la vie sportive est dans l'étroite dépendance de ce contrôle.
Il faudrait ouvrir ici une large parenthèse sur le sujet, et reprendre les arguments irréfutables avancés par Lucien Lemaire dans son article : « Au chevet du sport scolaire », paru dans ces colonnes (cf. E.P.S. nos 22-23, octobre-décembre 1954) : « Au lycée, par destination, on est surtout et toujours soucieux de disciplines rentables et d'avenir pratique. Nous n'y avons que faire d'une graine de sportifs qui ne donner une bonne moisson d'hommes de qualité. La structure présente du sport pas l'application des principes méthodiques. La liaison éducation physique et sports est fortuite. L'association sportive groupement para-scolaire, crée une solution de Sa formule, rassemblant des adeptes aux possibilités souvent problématiques des sujets sélectionnés, est d'un empirisme désuet. Le sport, dans la totalité de ses ne saurait s'exclure des programmes officiels de l'éducation physique.
« L'Etat, à qui revient la charge de l'éducation totale des futurs citoyens, a organisé l'enseignement sur le principe fondamental de la sélection. Seules, pour des raisons nous faut déplorer, les classes d'éducation physique échappent à cette règle.

GROUPES HOMOGÈNES

La réforme de structure du sport scolaire que Lucien Lemaire préconise le conduit à appliquer le principe d'homogénéité à l'ensemble des classes d'éducation physique jusqu'à la création de classes supérieures composées d'élèves sélectionnés par degrés.
Pour notre part, nous avons à maintes reprises posé l'excellence de ce principe (Notes techniques n° 32, mars 1950 ; E.P.S. n° 3, décembre 1950 ; n° 6, juin 1951 ; n° 8, décembre 1951 ; n° 13, décembre 1952 ; n° 27, octobre 1955) et démontré, au cours d'une expérimentation poursuivie pendant dix années au Lycée Michelet, encore en vigueur, qu'il était possible d'aménager un emploi du temps qui tienne compte des raisons pédagogiques avec de nouveaux administrateurs, des modifications dans l'équipe des professeurs, un plus grand nombre d'élèves, la mixité... raisons pédagogiques propres à notre discipline, justification suffisante à nos yeux
Cet effort qu'on a fait au profit des disciplines intellectuelles, il faut le consentir à la rénovation de l'éducation physique et du sport scolaire.
Avancer que cela est impossible sans avoir procédé à une étude préalable sérieuse et attentive signifie bien souvent incompréhension ou indifférence.
« Je me refuse à croire à cette impossibilité », écrivait, en septembre 1948, le Recteur de l'Académie de Rennes P. Henry, dans ses « Notes sur l'éducation physique » où se trouvent condensées en quelques pages qu'il faut relire les règles où le bon sens se rencontre avec les instructions ministérielles et les règlements :
« 1. L'éducation physique a pour but essentiel d'affermir la santé des élèves et de tout subordonner à cette intention expresse ;
2. On se rappellera que la croissance et les études constituent des conditions physiologiques particulières parfois anormales... ;
3. On redonnera le goût de l'effort et de l'entraînement corporel aux faibles par des exercices rationnellement gradués... ;
4. On répartira en conséquence les élèves par groupes de manière à assurer l'unité d'entraînement.
Il n'y a aucun inconvénient à faire travailler ensemble des enfants appartenant à des classes différentes, mais présentant le même degré de développement physique; il y en beaucoup à associer des camarades d'une classe (de même niveau intellectuel), mais dont les forces corporelles ne sont pas comparables. »

Le Secrétaire général du Syndicat National des Professeurs d'E.P. reprenait le même thème le 30 mai 1955 en déclarant : « Il faut que de véritables classes d'E.P. soient constituées. Ce sont des groupes de valeur physique qui doivent être confiés au professeur et non des classes formées d'après les seuls critères intellectuels. »
Les instructions du 1er octobre 1945 lui consacrent un paragraphe : « ... Ces indications (celles données par l'examen des élèves et les mensurations) jointes aux performances de l'année précédente, ou à celles que réalisent dans les exercices probatoires les nouveaux venus, permettent de former des groupes homogènes dont la composition pourra être ultérieurement modifiée après l'examen médical. »

INDIVIDUALISATION DE L'ENSEIGNEMENT

« Il apparaît que les élèves que nous avons à éduquer par les moyens physiques sont autant de types définis ayant chacun leur constitution organique, leurs aptitudes, leurs besoins, leurs intérêts propres, en un mot présentant chacun, dans ces divers domaine, des différences individuelles nettes et bien marquées. Il faudra, dès lors, les respecter et s'y adapter par un traitement différencié, car réduire tous les sujets à un même type moyen et abstrait et les soumettre tous au même traitement pédagogique, c'est nuire à l'orientation de leur croissance. C'est donc en quelque sorte faillir dans l'oeuvre de leur éducation.
« C'est pourquoi nous souhaitons voir se réaliser cette individualisation du traitement pédagogique qui, seule, permettra à l'éducation physique d'atteindre pleinement ses objectifs.
« Certes, la réalisation des groupes homogènes soulève des objections, principalement sur le plan de l'organisation scolaire, mais... en attendant, elles ne doivent nullement nous arrêter à rendre l'éducation physique plus efficace.
» (1).
Dès 1911, Binet entrevoyait déjà le problème de l'individualisation en éducation physique en affirmant qu' « il est important de connaître et de mesurer les forces physiques d'un individu pour savoir quel est l'entraînement physique dont il a besoin, quels sont les exercices qui sont appropriés à son corps et à quelle dose il faut lui distribuer les leçons de gymnastique. » (2).
Par ailleurs, Georges Hébert proclamait, dans son « Code de la Force » : « L'organisme est comparable à un moteur qui développe habituellement telle puissance et exceptionnellement tel maximum. L'ignorance de la puissance du moteur humain conséquence son utilisation défectueuse au point de vue du rendement en travail, cas, on demande à l'organisme de fournir des efforts trop intenses pour sa ce qui le détériore rapidement ; dans d'autres cas, au contraire, on ne lui fait produire des efforts trop faibles, c'est-à-dire qu'on l'utilise incomplètement. »

La nécessité de l'individualisation du traitement éducatif s'impose donc, en vertu :
a) de la notion même de l'éducation. Pour que l'?uvre éducative soit efficiente, elle doit, en effet, s'adresser non à une collectivité, mais à chaque individu ;
b) des différences individuelles constatées ;
c) des objectifs assignés à l'éducation physique.
Il ne suffit pas de répartir les élèves en groupes d'aptitudes plus ou moins équivalentes au début de l'année scolaire et de leur administrer par la suite un même enseignement collectif pendant toute l'année pour avoir opéré une véritable individualisation.
Si l'on a réuni des sujets apparemment assez semblables, encore demeure-t-il chez chacun d'eux une individualité originale irréductible à toute autre. C'est pour cette raison même, que nous ne retiendrons pas l'argumentation de Mario- Gonçalvès Viana, Directeur de l'Institut National d'E.P. du Portugal (1) :
« Les classes absolument homogènes offrent le danger de tomber dans la monotonie, dans l'uniformité, dans l'indifférence.. Les différences de niveau, les contrastes, qu'ils n'atteignent pas des proportions excessives, sont pédagogiquement et socialement utiles, parce qu'ils donnent origine, quand ils sont bien utilisés, à une émulation Quand ces possibilités de comparaison n'existent pas, les progrès sont tant soit peu et problématiques. »

FICHE INDIVIDUELLE

« Enfin, en supposant même l'équivalence initiale très forte, encore celle-ci sera-désintégrée tôt ou tard par les courbes variées de développement que les sujets présenteront (...) D'où la nécessité de contrôler régulièrement le statut individuel de chaque élève l'intérieur du groupe, afin que reste toujours sauvegardée l'adéquation entre le éducatif appliqué par le maître et la structure personnelle de l'individu qui doit voir. » (2).
Le support matériel de cette expertise la plus approfondie possible est la fiche individuelle.
« Elle présente un triple intérêt. A l'élève, elle permet de mieux se connaître mieux progresser ; au maître, de mieux connaître pour mieux diriger ; au médecin, mieux connaître pour mieux protéger. » (L. Cavel.)
La diversité des « méthodes habituelles » utilisées par les professeurs empêche-t-elle la création nécessaire d'une fiche dont les renseignements devront situer l'élève à un niveau donné sur une échelle de valeurs et dont un des caractères doit être son universalité ?
« Ainsi donc, si, en dépassant le stade d'une différenciation externe, l'on a le de contrôler sans cesse, à l'intérieur du groupe, et sous ses multiples aspects, le de chaque individu, alors les groupes homogènes auront ouvert la voie à une véritable éducation physique et permis réellement de valoriser notre enseignement.» (P. Frankard).

CONCLUSION

Tous les points que nous venons d'envisager sont en étroite corrélation; c'est donc bien d'une éducation physique plus méthodique qu'il s'agit, car on peut affirmer que toute méthode est bonne à partir du moment où les conditions qu'elle requiert sont réunies.
L'éducateur doit être amené à faire des choix selon les circonstances, le lieu... les ressources de son art.
« C'est par la réflexion, le perfectionnement incessant de sa manière de faire en des succès et des échecs rencontrés qu'il précisera toujours davantage la nature libre contribution à l'avènement d'un homme et d'une société meilleurs » (3)

Notes :

(1) J. LETESSIER, E.P.S. n° 31.

(1) Professeur P. DE NAYER : Rapport de la 5e section au Congrès Mondial de l'Education Physique, Bruxelles 1955.

(2) A. BINET : « Les idées modernes sur les enfants », Paris, 1911.

(1) Conférence sur « l'individualisation dans l'enseignement de la gymnastique » (et. l'Homme sain, n° 5, décembre 1955).

(2) P. FRANKARD): « Individualisation et éducation physique », Louvain, 1954.

(3) G. FERRY, E.P.S. n° 42, novembre 1958.

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