Imprimer Revue EP&S n°225 - SEPTEMBRE-OCTOBRE 1990

LE KARATÉ A L'ÉCOLE : ENJEUX-OUVERTURES-LIMITES

  • Jean-François Thirion
  • Code : 70225-37

Envisager le thème du karaté à l'école au sein de la Revue EPS pose nécessairement le problème du choix du traitement : une présentation technique de mouvements, extraits d'ouvrages à partir desquels sont tirés des arguments pédagogiques que tout enseignant est à même de rechercher, ou un projet didactique avec tout ce que cela implique (objectifs, tâches motrices, évaluation...), et qui peut, d'ailleurs, être élaboré a posteriori de l'article qui suit ? Au risque de décevoir certains, notre propos se situera ailleurs.
Dans les limites de ces quelques pages, il semble en effet difficile de présenter pédagogiquement une activité multidimensionnelle, à la fois très actuelle et très traditionnelle. Nous allons toutefois tenter ici de relever le défi en proposant une réflexion « pédagogique » qui se veut avant tout ouverte et transversale, comportant :
- des éléments historiques et institutionnels ;
- des points de repères par rapport au mouvement, à l'action ;
- quelques situations pratiques, illustrant les deux premiers aspects (cf. fiche de travail).

QUELQUES REPÈRES HISTORIQUES ET INSTITUTIONNELS

L'origine du Karaté Do (*) ou « art de la main vide », se situe à la frontière de la légende et de l'histoire. Toutefois, comme beaucoup de pratiques corporelles traditionnelles, on peut établir géographiquement les premiers prémices de cet art dans les contrées indiennes et chinoises. En effet, il y a plus de 3 000 ans, on découvre en Chine le Chuan shu, art de combat à main nue, dont les traces remontent au IIe millénaire avant J.-C. Le premier document écrit, paraît être un sutra (précepte sanscrit) « Ekkin Kyo » (Kyo = livre, écrit ; Ekkin = pour renforcer le corps). Il s'agissait dans cette doctrine d'atteindre l'union du corps et de l'esprit, ce qui supposait une purification de l'un et de l'autre grâce à un entraînement physique adéquat lié à un travail de respiration. L'histoire du karaté proprement dit commence dans l'île d'Okinawa. Sa position géographique très particulière (proche de la Chine) ainsi que deux périodes de son histoire au cours desquelles le port d'armes y fut interdit sont les véritables causes de la naissance du Karaté Do dans ce lieu. Vers 1868, le Japon s'ouvre à l'Occident, la rénovation des arts martiaux traditionnels au Japon et à Okinawa commence. Le destin du Karaté Do est pris en charge par G. Funakoshi, et s'institutionnalise petit à petit, non sans d'âpres échanges et discussions entre ses précurseurs (grades, compétitions, fédération...).
En France, le karaté s'implante au début des années cinquante grâce à l'action d'Henri Plee. En 1961, une section karaté est créée au sein de la Fédération française de judo et disciplines associées, et en 1962 a lieu le premier championnat de France. Les pratiquants sont alors partagés entre l'attrait de la sphère sportive et le respect de la pratique traditionnelle. Finalement, les partisans de la « sportification » de l'activité l'emportent au sein de la fédération. En 1975, se crée la FFKAMA (Fédération française de karaté et d'arts martiaux affinitaires). Les premiers championnats de France féminins ont lieu en 1982. 1992 verra-t-il la participation du karaté aux Jeux Olympiques ?...

LE KARATÉ A L'ÉCOLE - POURQUOI ?

A propos de représentation de l'activité
Karaté ! Un mot magique, chargé de mystère et d'orientalisme, qui s'est intégré avec une telle aisance dans le langage d'une époque qu'il a devancé tous les lexicologues, brusquement confrontés à sa définition...
Karaté ! Une discipline ancestrale, venue d'ailleurs qui a réussi le tour de force de focaliser les rêves de toute une jeunesse en mal de vivre (1)...
Ecole de la maîtrise de soi selon certains de ses adeptes, techniques des coups mortels aux dires d'autres fanatiques, le karaté paraît exceptionnellement doué pour satisfaire les motivations les plus diverses de milliers d'individus. S'il ne saurait être réduit à un phénomène de mode, le karaté est par ailleurs certainement l'une des pratiques corporelles qui polarise le plus de fantasmes de toute puissance : mythes de l'imaginaire, de l'invincibilité du héros, du sage...
C'est également une activité qui expose le plus le pratiquant à sa propre violence et à la thématique de la mort, lui conférant ainsi parfois une symbolique initiatique.
Par ces différents aspects, cette discipline apparaît en rupture partielle par rapport à ce que se fait habituellement en EPS à l'école et par là-même, elle peut être l'occasion pour l'enseignant d'impulser un nouveau climat à sa classe et de réveiller un certain nombre de motivations.
Le karaté offre aux pratiquants débutants un rituel très précis. Sans en être esclave, il conviendra de lui donner un sens pour soi, pour les élèves, pour le groupe. Petit à petit une dynamique, mystification/démystification devra s'instaurer par rapport au rituel. Celui-ci à travers les différentes étapes de son déroulement servira de point de repères aux élèves, car ne l'oublions pas le karaté sollicitera l'individu dans ses profondeurs, réactualisant sur la scène pédagogique un certain nombre de fantasmes, de peurs fondamentales (le rituel facilitant notamment la structuration des étapes, des passages du réel au simulacre et vice versa).

UNE GRILLE DE TRAVAIL

Découvrir d'autres « Agir »(2)
Notre société, aussi bien dans ses conceptions thérapeutiques officielles que dans ses modes d'investissement du corps à travers les pratiques corporelles usuelles, est caractérisée par une fantasmagorie du contrôle absolu, de la maîtrise du corps. Il ne s'agit pas de comprendre (dans le sens prendre avec) le corps, mais d'agir le plus souvent contre, de façon qu'il ne nous échappe pas, qu'il ne nous trahisse pas. Pour remédier à cet état, nous proposons que s'articulent autour de cet « Agir » plusieurs niveaux (3) :


? L'état « Agir avec » où se produit une sorte de fusion avec l'environnement.
Il demande de la part de l'individu une dépersonnalisation au premier degré, et beaucoup d'écoute. Sur le plan organique, le travail se fait plus en profondeur que le suivant.
? L'état « Agir contre » où la relation dominant-dominé est privilégiée.
Sur le plan organique, le travail se fait au niveau musculaire. La fatigue apparaît rapidement, le bouclage énergétique n'étant pas respecté, la démarche étant trop linéaire.
? L'état « Laisser Agir » état synthèse des deux précédents. On est à la fois « dans son centre » et ouvert sur l'extérieur, on se sent porté dans l'action. La fatigue arrive moins vite, le bouclage énergétique est réalisé, la démarche est circulaire, voire spiralée.
En articulant ces trois niveaux de l'« Agir » avec les différents plans de l'individu il est possible de porter un regard intéressant sur quelques pratiques (cf. tableau).

S'agissant toujours de dominantes, à propos des différents niveaux de l'« Agir », on pourrait ainsi distinguer à chaque case trois degrés décroissant, par exemple : « Agir avec », « Agir contre », « Non Agir ».
? L'« Agir avec » peut être nuancé : je peux être strictement avec, ou bien avoir un « Agir avec », supérieur à ce que me propose au départ mon partenaire, ce qui va l'entraîner dans un déséquilibre, une chute. peut être également modulé mais le résultat sera généralement différent.
? L'« Agir contre » Un certain consensus, d'autre part, semble se dégager actuellement au niveau des professionnels du travail du corps. En particulier, deux concepts de base peuvent être avancés :
? Le concept de flexibilité : plus un corps est flexible, plus l'énergie circule partout dans tout le corps. Nous préciserons que pour nous, ce concept de flexibilité est applicable aux trois plans de l'individu.
? Le concept de centre : c'est un point qui ne correspond à aucun organe précis, il se situe légèrement en dessous de l'ombilic à l'intérieur du ventre. Les orientaux, l'appellent le « Hara ». Contrairement à beaucoup d'idées reçues, il ne signifie jamais le volume du ventre en tant que tel, mais uniquement le poids. Un ventre est comme une ceinture, il n'est jamais trop tendu ni trop relâché.
Cette notion permet d'aller à fond dans un mouvement, une émotion, une idée, sans pour autant s'y perdre. Ces différents niveaux de l'action, ainsi que les notions de centre et de flexibilité doivent être primordiales dans la démarche de l'enseignant.
Par ailleurs, trois dimensions inhérentes au karaté et à tout art martial sont également à prendre en considération (4) :
- le « Maï » ou l'art de la distance ;
- le « Hyoshi » ou l'art de la cadence, du rythme ;
- le « Yomi » ou l'art de deviner, de prévoir l'adversaire (intuition).
Les deux premiers sont difficilement dissociables et sont en liaison directe avec les différents niveaux de l'« Agir ». Dans le cas d'« Agir avec » et « Agir contre », on peut y retrouver le fameux « timing de certains karatekas.
Respecter la nature de l'activité
Avant de conclure ce chapitre, certains aspects essentiels de l'activité, souvent méconnus doivent être encore soulignés. Au cours d'une séance de travail, il est particulièrement important de :
- respecter l'alignement des pièces osseuses et articulaires ;
- ne pas solliciter exagérément et n'importe comment les articulations ;
- rechercher la rotation du fémur dans l'articulation coxo-fémorale lors des assouplissements et de certains sauts ;
- se rappeler d'une part que les postures ne sont jamais figées mais habitées de l'intérieur (mobilité dans l'immobilité) et d'autre part que l'énergie, « l'impulse » du mouvement, part toujours du ventre (« Hara ») pour aller vers le sol ; ceci exige donc un placement correct du corps et une parfaite libération des articulations pour que cette énergie se transmette jusqu'au point d'impact.
Par cette méthode, des attaques puissantes (6) peuvent être bloquées sans force puisqu'on se situe exactement dans le « timing» spatio-temporel (pour ne pas dire énergétique) de l'attaquant.

CONCLUSION

A travers ces quelques lignes, nous espérons avoir donné envie au lecteur de mieux connaître le karaté et de l'envisager comme matière d'enseignement. Quelle que soit la démarche pédagogique préconisée, le vécu de l'enseignant, est pour nous particulièrement important. Il nous paraît en effet indispensable que l'éducateur se constitue une véritable culture de l'activité : corporelle par une pratique multiforme si possible, et intellectuelle voire spirituelle par des lectures, des rencontres... car l'élève doit pouvoir, par son intermédiaire, avoir accès à cette culture et développer un regard critique.
Outre ces quelques éléments relatifs à la pratique du karaté à l'école, d'autres questions sous-jacentes, tout à fait légitimes, se posent :
- les enjeux du transfert culturel de ce type d'activité (culture orientale - culture occidentale) ;
- le problème des finalités et des niveaux de cohérence ; le karaté étant une activité multidimensionnelle (sport - art martial -philosophie de vie), la démarche globale (attitude pédagoqique, traitement...) doit être en parfaite harmonie avec la finalité de la dimension visée.
Enfin, peut-être, est-il possible d'établir des ponts entre ces différents aspects ? Souhaitons que d'autres écrits viennent prolonger cette réflexion.
PHOTOS : Y.-M QUEMENER

UNE DIRECTION DE TRAVAIL

Proposition d'une « gestalt »
Travail de base
: écoute et placement en parfait synchronisme.
Position de départ :
Deux par deux, face à face, en appui équilibré (poids du corps sur les deux jambes) ce qui facilite les déplacements avant ou arrière en opposition (la jambe avant correspondant à celle arrière de son vis-à-vis), avec une distance correcte, variable selon la morphologie et le niveau des pratiquants.
Exécution :
L'un prend l'initiative du déplacement, trois pas en avant, trois pas en arrière (retour à la zone de départ) ; l'autre sera en position de « résonnance ». Il doit y avoir un mimétisme parfait des deux exécutants : l'un étant le double de l'autre et vice versa. La vitesse de déplacement, relativement faible, restera constante.
Variantes :
1 - Celui qui lance l'action varie la vitesse : très lent, moyen, très vite...
2 - L'espace n'est plus limité à trois pas mais le déplacement s'effectue toujours en ligne droite. La vitesse peut être régulière dans un premier temps, puis variable.
Evolution : à partir de ce premier travail, il est possible de :
? Introduire les coups de poings ou coups de pieds pour celui qui a l'initiative. L'adversaire dans ce cas gardera une distance suffisante pour que les coups ne portent pas. sans s'éloigner pour autant exagérément sinon l'attaque n'aura plus raison d'être et la contre-attaque potentielle ne sera pas efficace.
? Briser la synchronisation « Maï/Hyoshi » par :
- un rapprochement ou un éloignement approprié (attaque ou contre-attaque voulue de celui qui ne prend pas l'initiative) ;
- une esquive sans ou avec contre-attaque.
? Ajouter les blocages en modifiant le « Maï» et le « Hyoshi » de la part toujours de celui qui ne prend pas l'initiative.

Notes :

(*) Pour en savoir plus : « le Karaté Do, repères historiques et enjeux institutionnels ». publication UFRAPS. Université Joseph Fournier. 1989.

(1) D. Vincent, « Karaté Story », Edit. de France, p. 3, 1976.

(2) J.-F. Thirion, Communication Colloque International, Recherche en Danse, septembre 1986, Sorbonne.

(3) Nous ne nous situons pas ici notamment au niveau des classifications habituelles des APS (telles que celles de P. Parlebas) mais à un niveau plus intimiste de l'agir.

(4) K. Tokitsu, « La voie du karaté, pour une théorie des arts martiaux », Edit. Seuil 1979.

(5) Forme de travail ayant sa logique propre.

(6) Voir à ce sujet le travail spectaculaire et déroutant fait par Maître Harada expert mondial de Karaté, et ses instructeurs, qui organisent régulièrement des stages en France.

Commentaires

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