Imprimer Revue EP&S n°195 - SEPTEMBRE-OCTOBRE 1985

LE PROPRE ET LE SALE L'hygiène du corps depuis le Moyen-Age par G. Vigarello

  • Regme DHOQUOIS, René Chauvier, Jacques Defrance
  • Code : 70195-75d
  • Publications - Livres et revues

Le Seuil, collection l'Univers historique, 1985, 95 F.

La lecture de ce livre est un plaisir attendu. Nous savons comment son auteur a su, naguère, dépeindre et analyser l'émergence d'une norme de rectitude corporelle (*). Aujourd'hui, il se tourne vers les codes de la propreté et examine quelles furent les règles d'hygiène corporelle depuis le Moyen-Age. Et nous voilà captivés...
Ce qu'on lit étonne : les normes actuelles de la propreté définissent si étroitement nos conduites, que les manières d'autrefois ont vite fait de paraître « corsées » ou, au contraire, « inutilement sophistiquées ». Ces gens-là en faisaient trop ou trop peu !
Ce qu'on lit déroute : l'eau qui ne sert pas à nettoyer, mais qui est motif de plaisir ou de fête ; la toilette qui se fait sans ablution, mais en transpirant et en se frottant avec un linge ; et d'autres encore... L'investigation historique élargit soudain le champ de l'imagination : elle atteste comme possibles des associations d'éléments qui n'auraient guère de chance d'être posées par hypothèse. « Déplacés », les objets et les usages culturels déclenchent l'interrogation ; dérangés, ils dérangent, comme les figures d'un tableau de Magritte. L'analyse montre ainsi que le propre et le sain ne se superposent pas de tout temps avec les symboles de l'eau, décalant en conséquence toutes les relations d'équivalence ou d'opposition qui lient éléments naturels et états corporels.
Ce qu'on lit provoque sensations autant que réflexions : Vigarello a le souci de nous faire entrer dans sa vision des choses. Son style traduit en quelque sorte son propos. Le verbe se fait insistant pour indiquer le poids d'une contrainte : il est allusif quand la norme s'estompe, et retrouve une minutie dès qu'elle se précise et s'affine. Il y a là comme l'empreinte d'une formation phénoménologique.
Le texte est savant et alerte. Il renvoie à nombre de références documentaires, tout en étant plus discret sur les sources théoriques. On y perçoit, toutefois, l'influence de Michel Foucault et de l'histoire des savoirs, et celle de Norbert Elias, avec, ici et là, des notations caractéristiques de la sociologie historique. La démonstration est très élaborée. Ainsi, le constat de la disparition d'un type d'établissements de bains vers les XV-XVIe siècles, et de l'émergence, au XVIIIe siècle, de nouveaux genres de bains, ne conduit pas à des explications symétriques où l'une serait le négatif de l'autre, comme si elles se réduisaient à un recul et à une avancée d'une même norme. L'auteur voit en chacune d'elles, non une variation en plus ou en moins, mais un réaménagement qualitatif, structurel, de la définition de la propreté. Il déjoue très subtilement le piège qui consisterait à évaluer la force de l'exigence de propreté à la vigueur des usages de l'eau (indice que l'hygiène d'aujourd'hui accrédite, mais qui ne peut valoir pour hier).
L'historien des savoirs établit très patiemment une multitude de liens entre les représentations qu'il étudie et celles qui touchent aux vêtements, au parfum, à la maladie, etc. Des cohérences profondes émergent ainsi. Il me semble que le point de vue s'éloigne alors de celui d'une histoire sociale proprement dite, pour y revenir un peu plus tard. Au tournant de certaines analyses, l'auteur se rapproche de la thèse selon laquelle les composants d'un imaginaire, lorsqu'ils font système, « pèsent » sur les usages et les pratiques quotidiennes, « comme si l'imaginaire du corps devait avoir un effet réellement déterminant » (p. 29). Des facteurs sociaux sont évoqués, mais secondairement, comme par surcroît : il s'agit plutôt de « connotations sociales » (p. 124). D'autres phases sont plus directement saisies d'un point de vue socio-politique, particulièrement la mutation de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les principes de cohérence relèvent alors de l'imitation, de la distinction ou de logiques sociales de cet ordre. Et les représentations paraissent construites a posteriori, comme des rationalisations. H y a d'abord les m?urs, et ensuite « leur versant théorique » (p. 117). Mais quelle que soit la dominante, toutes les analyses présentées dans cet ouvrage sont riches et intéressantes. L'ensemble est impressionnant.
Bref, un « Vigarello » vient de paraître!

Notes :

* Le corps redressé - J.P. Delarge, Paris, 1978.

L'auteur : Regme DHOQUOIS

L'auteur : René Chauvier

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L'auteur : Jacques Defrance

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