Imprimer Revue EP&S-Le Magazine n°338 - Août-Septembre-Octobre 2009

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  • François Cury
  • Code : 70338-48
  • Publications

Paris, PUF, 2009, 75?.

L'amélioration de l'estime de soi constitue un objectif éducatif transversal communément partagé par une grande partie de la sphère éducative à travers le monde. De nombreux programmes intègrent ainsi cette orientation dans leurs priorités. Pour autant, les postulats théoriques à l'origine de cet engouement sont sujets à controverses dans la communauté scientifique. En s'appuyant sur les recherches les plus récentes, Jean-Pierre Famose et Jean Bertsch font ici une analyse critique et pertinente des différentes thèses et arguments soutenus et nous invitent à modérer le statut bénéfique généralement accordé à une haute estime de soi. Avançant une explication alternative à l'impact de ce motif sur les conduites scolaires, ils proposent aux éducateurs de valoriser l'intégration sociale de leurs élèves plutôt que l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes.
La première partie de l'ouvrage est consacrée à une mise au point conceptuelle. Les auteurs examinent les différentes définitions et formulations du construit en soulignant que bien des expressions sont utilisées par les chercheurs parfois sans discernement, rendant l'appréhension du concept difficile. Ils concluent en s'accor-dant sur la nature évaluative du concept d'estime de soi : « D'une manière générale, l'estime de soi signifie donc avoir une opinion favorable de soi-même».Puis ils abordent les formalisations les plus significatives du concept en s'appuyant sur deux positions théoriques fondamentales sous-jacentes, les approches intra et interpersonnelle. Cette grille de lecture, scientifiquement fondée, demeure facile de lecture.
? Dans l'approche intrapersonnelle, l'évaluation de soi serait un processus privé, peu sensible aux autrui significatifs. Dans ce cadre, l'estime de soi des élèves résulte de la confrontation entre « te soi actuel perçu»(la perception de l'adolescent à propos de ses caractéristiques propres) et « le soi idéal»(les représentations de ce qu'il souhaiterait être). En s'appuyant sur les chercheurs de référence et les travaux empiriques les plus significatifs, ils exposent les construits constitutifs de cette approche. Ainsi « l'importance que la personne accorde à différents domaines»constituerait un élément important du soi idéal. En particulier, pour les adolescents, l'apparence physique serait plus importante que la réussite scolaire et affecterait de manière significative leur estime de sol. Par ailleurs, sont détaillés les éléments constitutifs du soi actuel perçu et soulignés avec pertinence les débats qui animent la thématique de recherche (par exemple, la stabilité de l'estime de soi). Ainsi, en toute logique, la perception que l'élève a de lui-même sur des dimensions particulières affecterait d'autant plus son estime de soi qu'il accorde une Importance élevée à ces dimensions. Les conséquences pédagogiques découlant de cette approche clôturent ce chapitre : pour améliorer l'estime de soi des élèves, il s'agirait de « réduire la discrépanceaspirations et adéquation perçue»par l'amélioration de l'Image que les élèves ont d'eux-mêmes et la modulation de la valeur d'atteinte des tâches scolaires.
? Pour l'approche interpersonnelle, les auteurs montrent l'importance de l'élément social dans la construction du soi individuel. Ils décrivent les modèles fondateurs (inter-actionnisme symbolique, soi miroir) et rendent compte de la position centrale des auteurs de référence : nous sommes ce que les autres pensent de nous. Ce postulat est au coeur de formalisations récentes, particulièrement prolifiques en psychologie de l'éducation. Ainsi l'étude des prophéties autoréalisatrices, qui «revisite» l'effet Pygmalion, attribue un rôle fondamental à l'environnement social dans la construction du soi de l'élève. Les auteurs concluent en rapportant des stratégies d'interventions pédagogiques congruentes avec cette approche. Si les élèves se construisent à partir de leur perception des jugements portés sur eux par des autrui significatifs, il faut s'interroger sur la portée du jugement et ses conséquences sur la régulation comportementale de l'adolescent: « Les parents qui peuvent efficacement combiner un amour solide et des règles fermes... éduqueront l'enfant avec une estime de soi forte et saine».Pour clore cette première partie, les auteurs décrivent et soutiennent les thèses de l'approche évolutionnlste, proposant « un nouveau paradigme scientifique pour expliquer l'estime de soi». Se basant sur «la théorie du sociomètre», ils avancent que le niveau d'estime de soi devient « un indicateur du degré selon lequel on est valorisé par les autres personnes en tant que partenaire relationnel ou membre d'un groupe».Ainsi un élève devrait posséder une haute estime de lui-même dans la mesure où il dispose des caractéristiques que les autres valorisent: la perception de sa propre inclusion sociale affecterait directement son regard sur soi. Ce modèle est Intéressant pour étudier les comportements des adolescents, très sensibles aux jugements de leurs pairs. L'argumentation des auteurs est étayée par de nombreuses données empiriques et devrait trouver un écho favorable au sein des communautés scolaires et scientifiques.
La deuxième partie, plus polémiste, remet en cause le statut d'objectif éducatif prioritaire accordé à l'estime de soi par nombre de psychologues spécialistes de l'éducation. L'objet de la controverse porte plus précisément sur les présupposés à l'origine de l'engouement pour la promotion de l'estime de soi dans la sphère éducative.
Les auteurs s'attachent à démontrer que l'estime de soi n'est pas une variable qualitativement homogène, positionnée sur un continuum unidimensionnel allant de basse à haute estime de soi. Ainsi il existerait (idée développée dans le dernier chapitre de cette partie) à la fois des formes «saines» et bénéfiques de haute estime de soi (acceptation de soi équilibrée) et des formes « malsaines » voire dangereuses (narcissisme surdl-menslonné, tromperie de soi, instabilité). L'accréditation d'une forme menaçante d'un haut niveau d'estime de soi conforte le positionnement des auteurs: «L'estime de soi ne peut être un objectif à atteindre du fait que certaines formes sont inutiles ou dangereuses».La cible pédagogique prioritaire ne serait pas le niveau d'estime de soi mais la capacité de l'élève à se connaître et à s'accepter. Puis ils remettent en cause « la quête de l'estime de soi».S'appuyant sur la théorie du socio-mètre, Ils considèrent que les élèves ne recherchent pas systématiquement à maintenir un haut niveau d'estime de soi mais plutôt à préserver, protéger, voire augmenter le degré selon lequel ils sont acceptés et valorisés par leurs pairs. Une discussion sur les bénéfices potentiels d'une haute estime de soi et les coûts inhérents à une basse estime de soi clôture cette section. Une revue de la littérature exhaustive sur les effets comportementaux du niveau de l'estime de sol dégage plusieurs constats. Le premier concerne la part Importante de données contradictoires observées. Si des travaux confirment les effets «bénéfiques» d'une haute estime de sol (bien-être, adoption de comportements socialement désirables) et délétères d'une basse estime de soi (anxiété, solitude, timidité), d'autres recherches ne confirment pas cette causalité. En particulier les comportements d'agression et plus largement de déviance sociale ne sont pas systématiquement associés à une faible estime de soi. Certains identifient même des relations significatives entre des niveaux élevés d'estime de sol (dans lesquels égotisme et narcissisme seraient impliqués) et l'agressivité. La théorie du sociomètre lève ces contradictions apparentes: les comportements de déviance ne proviendraient pas directement du niveau d'estime de soi (considéré ici comme une conséquence d'une exclusion sociale perçue) mais plutôt du sentiment d'appartenance et d'inclusion sociale. Ce positionnement est capital car II conduit les auteurs à proposer aux éducateurs de centrer leurs stratégies pédagogiques sur l'intégration sociale plutôt que sur l'estime de soi de l'élève. Ils soulignent l'inconsistance des interprétations scientifiques qui portent sur les relations entre le niveau d'estime de soi et la réussite scolaire, révélant à juste titre que la grande majorité des études sur le sujet postule que l'estime de soi est positivement reliée à la réussite scolaire. Une partie de la communauté éducative s'est emparée de ces résultats en accréditant l'idée d'un rôle bénéfique de l'estime de soi sur la réussite à l'école. Un examen précis des recherches inviterait à relativiser ces interprétations : la direction de causalité n'est pas avérée entre les deux variables considérées. En s'appuyant sur des travaux récents, Famose et Bertsch considèrent que le niveau d'estime de soi devrait être davantage envisagé comme une conséquence des performances scolaires et non comme une cause. La démonstration est brillante et efficace, soulignant la faible influence de l'estime de soi sur le maintien d'un comportement scolaire adaptatif.
En conclusion, voilà un texte dont la portée scientifique et pédagogique est significative. L'ouvrage s'adresse bien entendu aux étudiants et chercheurs en psychologie impliqués dans des travaux sur la thématique de l'estime de soi. L'analyse critique des différentes approches et la présentation minutieuse de la théorie du sociomètre s'avèrent des outils relativement opérants. Le volume vise aussi un plus large public d'enseignants, d'entraîneurs, de praticiens et de parents préoccupés par le bien-être et la réussite scolaire des enfants. Trois pistes pédagogiques se dégagent: l'acceptation et l'intégration sociale s'avèrent un objectif éducatif prioritaire au service des adolescents en pleine construction identitaire.
Le contexte éducatif, une fois de plus souligné, apparaît ici comme un élément majeur dans la régulation sociale du comportement scolaire. La capacité à se connaître et à s'accepter semble ensuite une dimension psychologiquement pertinente et pédagogiquement efficace. Le bien-être des élèves et leur capacité à utiliser leurs échecs et leurs réussites pour progresser impliquent qu'ils accèdent à la connaissance de soi. Le développement de différents domaines d'habileté socialement valorisés (et non pas la recherche d'une seule forme d'excellence) se révèle enfin une visée éducative de premier ordre afin de maintenir l'implication scolaire de tous.

Notes :

1. Monteil (J.-M.) et Huguet (P.), Réussir à l'école : une question de contexte ?,Grenoble, PUG, 2002.

L'auteur : François Cury

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