Imprimer Revue EP&S n°328 - NOVEMBRE-DECEMBRE 2007

Thèse de Pascal-Alain Leyinda : «La motricité ludique d' une société africaine»

  • Luc Collard, Pascal-Alain Leyinda
  • Code : 70328-18
  • Recherche et formation - À propos de la thèse

LA MOTRICITÉ LUDIQUE D'UNE SOCIÉTÉ AFRICAINE. ANALYSE STRUCTURALE DES JEUX TRADITIONNELS DES PEUPLES «NDZÉBI» DU CONGO BRAZZAVILLE

La thèse de Pascal-Alain Leyinda emprunte une hypothèse défendue par Pierre Parlebas selon laquelle en imposant ses normes occidentales, le sport rompt les attaches à l'égard du terroir et risque de provoquer un véritable déracinement culturel. Réputé gratuit et désintéressé, le sport est une sorte de cheval de Troie du monde industriel susceptible d'envahir et de jeter aux oubliettes les valeurs inhérentes aux jeux du patrimoine. Devant la séduction des spectacles sportifs, les tenants des autres cultures en viennent parfois à dévaloriser eux-mêmes leurs propres pratiques, notamment en Afrique dont il est question dans cette thèse. Le seul moyen de ne pas céder à la tentation du sport occidental est peut-être de dévoiler les potentialités socialisantes et la proximité des jeux traditionnels avec leur culture d'appartenance. C'est la mission qu'entend poursuivre P. A. Leyinda. En France depuis une dizaine d'années mais ayant de très fortes attaches au Congo, ce pro-fesseur d'EPS, attaché temporaire de recherche (ATER) à l'université de Picardie Jules Verne, choisit d'identifier les traits caractéristiques de la quarantaine de jeux sportifs des peuples Ndzébi. Ces jeux sont-ils le reflet de leur culture d'origine ? Par retour, peuvent-ils être un agent de socialisation à part entière ?
Pour répondre à ces interrogations, on ne peut se contenter de décrire vaguement le contexte de leur pratique et les caractéristiques sociales de leurs occupants, comme le font trop souvent les documents ethnographiques. Il faut avant tout repérer les traits de logique interne des jeux sportifs. Comment y joue-t-on ? Seul ou à plusieurs ? Des équipes s'opposent-elles en miroir ou alors chacun joue-t-il pour soi ? Y a-t-il vainqueur et vaincu ? Les rôles permutent-ils durant la partie ? Le temps intervient-il ? etc. Une véritable analyse structurale des jeux est nécessaire et P. A. Leyinda y consacre plus de la moitié des pages de sa thèse. Un à un, les traits pertinents des 40 jeux des peuples Ndzébi sont passés au crible d'une fiche d'observation. Il en ressort une présentation riche et exhaustive, sans aucun doute le point fort de la thèse. Ce travail est une véritable mémoire vivante de ce qui se joue dans cette région frontalière du Gabon et du Congo. L'auteur y ajoute parfois quelques précisions anecdotiques. signe qu'il maîtrise particulièrement bien ce qu'il décrit et qu'il a pratiqué ou fait pratiquer certains de ces jeux. De ces analyses dépend la possibilité de réaliser une « sociologie à partir des jeux », pour reprendre le mot de Roger Caillois - fréquemment utilisé dans la thèse - et non simplement « une sociologie à propos des jeux ».
PA. Leyinda positionne les 40 jeux sur le simplexe S3, classification des jeux sportifs de P. Parlebas qui représente une partition à trois critères : partenaire(s) direct(s), adversaire(s) direct(s) et incertitude fournie par le milieu physique. On observe la faible prise en compte de l'imprévisibilité de l'environnement (90 % des jeux se pratiquent dans un espace certain) et une tendance à valoriser les situations « sociomotrices » (c'est-à-dire avec présence d'interaction motrice essentielle : passe, écran, assurage, etc. 65 % des jeux) eu égard à la distribution des presque 250 épreuves des jeux Olympiques. Que les sports valorisent la standardisation du milieu dans le souci d'établir des records, d'assurer la précision des mesures, cela se comprend. Mais, quel sens donner à cette volonté de domestication du milieu dans cette région d'Afrique, pour des jeux dont plus de 80 % sont sans système de score et sans arbitre ? Par ailleurs, comment expliquer le faible volume relationnel possible dans les sports (50 % des épreuves olympiques sont « psychomotrices », c'est-à-dire sans présence d'interaction motrice pertinente) par rapport aux jeux (35 % des jeux Ndzébi sont « psychomoteurs ») ? Les défenseurs du sport ne prétendent-ils pas que le sport représente l'agent de sociabilité par excellence ? Certaines différences tendent à renforcer une idée chère à P. A. Leyinda selon laquelle, sur le plan des relations interindividuelles, le sport n'est peut-être pas le nec plus ultra du jeu...
L'auteur élargit l'analyse à d'autres traits distinctifs des jeux Ndzébi en y ajoutant des valeurs quantitatives et en insistant à nouveau sur le caractère non hasardeux de telles distributions. Pour agrémenter la discussion P. A. Leyinda utilise également les résultats de 30 entretiens réalisés in situ auprès de représentants Ndzébi. L'indice de ressemblance des entretiens est de 69 %, ce qui témoigne d'une forte homogénéité de réponses. Le discours des Anciens tend à confirmer les données issues de l'analyse observationnelle. « Les garçons - dont l'éducation se fait essentiellement dans le "hangar", la maison des hommes - se socialisent vers l'opposition comme valeur distinctive » écrit P. A. Leyinda, alors que « presque tous les jeux des filles sont de type coopératif » (p. 334). La maison spéciale des hommes et la cuisine des femmes sont deux sanctuaires contrastés dont le seul dénominateur commun est représenté par «l'aîné» qui a barre sur toute la communauté. D'où, selon P. A. Leyinda la prégnance des jeux dissymétriques (jeux qui mettent en présence des joueurs détenteurs de droits et d'interdits non similaires) avec forte centralité (existence de joueurs au statut dominant, point de passage obligé pour les communications motrices).
Cette sociologie à partir des jeux invite en permanence le lecteur à croiser les répartitions des jeux Ndzébi avec celles du sport moderne. C'est souvent des contrastes que naissent les résultats les plus parlants. Les comparaisons ne servent pas tant à insister sur les clivages entre civilisations, qu'à mettre en exergue les particularités intrinsèques de chacune d'entre elles. Par exemple : les duels symétriques (jeux qui placent deux joueurs ou deux équipes que tout oppose dans des conditions semblables - 27,5 % des jeux Ndzébi) sont certes plus importants que les duels dissymétriques (15 %). Est-ce à dire que le peuple Ndzébi privilégie une recherche d'affrontement en miroir, avec parfaite égalité des chances ? En fait, si l'on compare ces résultats au sport, le point de vue va nous dévoiler une autre réalité. En France, 55 % des sports socio-moteurs sont organisés sous forme de duels symétriques (football, tennis, judo) ; par contre les duels dissymétriques sont quasi-inexistants (baseball). A côté, les 27,5 % de duels symétriques des Ndzébi font pâle figure, alors que la teneur en duels dissymétriques apparaît soudainement plus importante... Et tout l'intérêt du travail de P. A. Leyinda est qu'en mettant en perspective cette culture ludique africaine il nous permet d'éclairer notre propre culture motrice. Ouvrant la porte à de multiples réflexions dans le domaine de l'ethnologie, cette thèse fondée sur une analyse pointue des jeux africains offre en outre une possibilité de débouchés intéressants des travaux de praxéologie motrice.

Cette thèse en sciences sociales a été soutenue le 23 juin 2005 à l'université Paris V Sorbonne. Elle a obtenu la mention très honorable avec félicitations. Le jury était composé de Bertrand During, président de jury professeur des universités, Paris V. Pierre Parlebas, directeur de thèse, professeur emèrite, Paris V. Luc Collard, rapporteur, maître de conférences HDR, université de Picardie Jules Verne, Amiens. Abel Kouvouama, rapporteur, professeur des universités de Pau et des pays de l'Adour.

L'auteur : Luc Collard

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L'auteur : Pascal-Alain Leyinda

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